Posté le : 2018-06-07

Printemps silencieux

Cet hiver plus du tiers des abeilles bretonnes sont mortes, soit près de 20000 ruches. Partout en France nos collègues relatent des hécatombes similaires et nous connaissons tous les coupables : l'agriculture conventionnelle et l'industrie de l'agrochimie. Mais en tant que consommateurs de leurs produits nous sommes tous individuellement responsables.

De nombreux collègues bretons ont tout perdu cet hiver : aucune maladie, aucun parasite, ne peuvent produire un tel désastre. Ce sont toutes et tous des professionnels passionnés et compétents qui se battent depuis des années contre des intérêts financiers et politiques qui les dépassent et de plus en plus contre un déni de réalité qui produit dans l'opinion au mieux la résignation face à ce qui est devenu un non-événement, au pire le soupçon de certains qui aujourd'hui accusent les apiculteurs d'être les artisans de leur propre désespoir.

Ici à Belle-Ile, j'ai vu la mortalité de mes abeilles passer de 15% à plus de 30% par an en 12 ans, mon activité principale est aujourd'hui de nettoyer les ruches mortes et de produire de nouveaux essaims au détriment de la production de miel. Les mâles sont de plus en plus souvent stériles et les fécondations des reines toujours plus aléatoires. Cette année je ne ferai pas de pollen car les ruches affectées à cette production servent à produire...d'autres abeilles. NON ! Belle-Ile n'est pas un territoire agricole vertueux et les nombreuses surfaces traitées l'an passé au glyphosate en témoignent. C'est assez depuis 25 ans d'entendre toujours les mêmes nous exhorter à ne pas "stigmatiser" des agriculteurs qui savent parfaitement ce qu'ils font et ce dont ils sont les complices, et dans le cas contraire je ne sais ce qui vaut mieux de la duplicité ou de l'ignorance.

Que faire ? Les pesticides sont utilisés par l'agriculture conventionnelle à destination de l'agroalimentaire de masse : chaque fois que nous achetons un produit alimentaire issu de ces filières, nous contribuons à tuer la biodiversité. Faire que la surface de la planète ressemble à autre chose qu'une immense plaine de maïs bordée par des océans de plastique n'a rien à voir avec une décision politique, c'est un acte quotidien individuel. Il ne s'agit pas de tout interdire ni de tout s'interdire, mais de comprendre son rôle et de choisir son alimentation en fonction de l'idée que l'on se fait d'un monde souhaitable.

Pour ma part, je n'ai encore jamais croisé personne désirant passer ses vacances dans des zones de grandes cultures à photographier des épandages de produits mortels, alors pourquoi acceptons-nous à ce point d'être les artisans d'un tel monde ?

Je continuerai à oeuvrer sur mes ruchers pour sauver ce qui peut l'être du regard d'enfant que je portais sur ce monde.